La convocation du corps électoral pour les futures élections municipales et législatives, a ouvert la saison des ralliements et des reniements. Mettant une fois en scène, l’une des pratiques les plus constantes au Cameroun : la transhumance politique.

Certains chercheurs et observateurs y trouvent l’une des principales raisons de l’apathie relative collective, du détournement du peuple de la chose politique, et même de la victoire répétitive du régime en place en dépit d’un bilan largement calamiteux.

Mais à y voir de près, en se mettant au-dessus de l’imaginaire populaire, qui voudrait présenter ces acteurs politiques comme de simples abominables hommes de’neige qui ont choisi de rentrer dans « la poubelle de l’histoire », l’on constate paradoxalement que ce sont eux, ces hommes politiques, qui sonfdes victimes de la société dans cette dynamique qui est si bien partagée en Afrique noire francophone.

La transhumance, une pratique si faiblement définie et pourtant si présente 

La transhumance politique entendue comme le fait pour un acteur politique majeur de changer de bord ou de parti politique en vue de se positionner à son avantage sur le champ politique est un acte aussi répandu que très mal situé sur le plan de l’analyse scientifique.

En effet, il est très curieux de voir à quel point les définitions de ce comportement sont déficitaires voire inexistantes dans les dictionnaires et autres lexiques des sciences sociales et particulièrement de science politique.

Même les ouvrages traitant de cette pratique politique font l’économie d’une définition ne serait-ce qu’opérationnelle, et à fortiori essentielle. Très vite, l’on se cantonne à la narration de certaines situations et à la description de certains acteurs. Ce manque de perspective et cette déficience de généralisation systématique et surtout systémique confine la transhumance politique davantage au domaine de l’anecdotique, privant la société de grilles de lectures explicatives et la condamnant à une forme de maladie répétitive. Car quoi qu’on dise, la transhumance est une trahison, et comme telle, elle a des conséquences des plus dramatiques, et par conséquent, il convient que la société s’en prémunisse.

Pourtant, la permanence de la transhumance politique est si prégnante, qu’en Afrique francophone, elle participe de l’évidence et tombe littéralement sous le sens.

Dès les mouvements pour les indépendances des pays francophones, l’on a eu à observer des revirements spectaculaires de certains acteurs politiques majeurs, ralliant avec armes et bagages le camp d’en face.

Sur le plan continental, la figure emblématique et illustrative est Houphouët Boigny, membre fondateur du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) qui est passé de fervent combattant anti-colonial, à collaborateur zélé de la puissance colonial française.

Au Cameroun, la transhumance politique prendra le visage de Mayi Matip, très proche collaborateur d’Um Nyobè, héraut de l’indépendance et leader nationaliste assassiné par les forces coloniales françaises, et qui va rallier le pouvoir néocolonial d’Ahmadou Ahidjo au point d’en devenir zélote dans la région contestataire de la Sanaga Maritime.

Par cette dépendance de sentier, la politique en Afrique francophone va évoluer au grès des ralliements des opposants aux régimes en place. Phénomène qui connaîtra une explosion avec le retour du multipartisme dans les années 1990.

Alors que les populations dans leur très grande majorité avaient pris fait et cause pour les « forces du changement », elles vont plutôt assister médusées, dans la plupart des cas à une « révolution passive » définie par Luc Sindjoun comme « un changement bricolé par lequel le régime et ses acteurs dominants, confrontés à la « revanche de la société », des dominés, parviennent à la relative émasculation révolutionnaire de celle-ci ou de ceux-ci à travers les procédures de réformes politiques (multipartisme, reconnaissance et protection des libertés publiques, dilution des aspects répressifs, etc.), de cooptation gouvernementale de certaines élites de l’opposition, de canalisation institutionnelle, etc. Elle semble traduire ce que Achille Mbembe appelle « la société politique de marchandage et de négociation »».

La transhumance politique, un marchandage plus qu’une négociation 

En partant du postulat selon lequel le marchandage est économique et que la négociation est idéologique et politique, il est aisé de constater qu’en Afrique francophone, la transhumance politique participe davantage du premier que de la seconde.

En effet, même une observation primaire et élémentaire permet de constater que la plupart des justifications « logiques » des ralliements des transhumants ne sont rien d’autre que des « dérivations » entendues selon Vilfredo Pareto comme étant des « raisonnements logiques, des sophismes, des manifestations des sentiments employés pour dériver ; elles sont une manifestation de raisonner qu’éprouve l’Homme » qui ne correspondent pourtant pas à une réalité logico-expérimentale. En d’autres termes, les dérivations sont des discours apparemment logiques, mobilisant parfois des arguments prétendument scientifiques, adoptant souvent une démarche rationnelle, pour « expliquer » et « justifier » certaines situations, mais qui en réalité ne sont que des arguties visant à faire accepter à l’opinion une action illégitime voire déshonorante.

L’exercice d’explication de la transhumance politique est si ardue et si risquée que de nombreux acteurs politiques choisissent souvent tout simplement le silence, qui a l’avantage de présenter plus de décence.

Ce malaise s’explique largement par le fait que la transhumance est presque toujours mue par des intérêts et des considérations égoïstes. Lors de ce qui tient lieu de négociations pour les ralliements, ce qui intéressent et cristallisent l’attention des parties prenantes, ce sont les postes à pouvoir, en d’autres termes, les ressources auxquelles les uns et les autres auront accès.

C’est cette logique de marchandage qui explique la discrétion voire la clandestinité qui entoure les négociations de transhumance politique. Le public et surtout les militants étant très souvent pris au dépourvus, puisque dans le meilleur des cas seuls quelques caciques du parti transhumant sont au courant des négociations et de la décision. Sinon, généralement, le président qui considère le parti comme sa propriété privée, agit en cavalier solitaire. D’où de nombreuses défections des partisans au lendemain des ralliements, sur fond de condamnation de l’opinion publique.

Cependant, à y voir de très près, ces transhumants sont le produit de leurs sociétés.

L’amnésie populaire quant au parcours des transhumants 

Contrairement à ce qui se passe sous d’autres deux, notamment en Occident où le parcours social et politique des prétendants et occupants aux fonctions politiques fait l’objet d’une fouille permanente au point de se confiner à du voyeurisme, il est assez intéressant de voir à quel point les sociétés africaines francophones font l’impasse sur le passé de ceux qui veulent les gouverner. Osez évoquer les tricheries scolaires et académiques d’un néo-opposant, vous vous entendrez répondre que cela relève de la vie d’étudiant et des choses enfantines qui n’ont rien à voir avec la nouvelle posture d’homme d’Etat.

Parlez des collaborations avec les forces de l’oppression et des connivences passées avec le régime en place d’un opposant, l’on vous fera comprendre que « seuls les imbéciles ne changent pas » et que tout le monde a droit à son chemin de Damas à l’image de Saint Pau). Révélez les actes immoraux et la corruption dans le passé, souvent très récent de ceux qui se présentent désormais comme des opposants, on vous rétorquera que ce n’est pas grave puisqu’ils se battent désormais pour le changement.

Les populations d’Afrique francophone semblent ainsi opter pour une amnésie volontaire au point de jeter aux gémonies toute « bonne conscience » qui viendrait les « perturber » en leur rappelant les faits d’arme passés des nouveaux « messies » de l’opposition.

C’est ainsi qu’au Cameroun la foudre populaire s’est abattue sur tous ceux qui ont voulu rappeler à un certain moment qu’il y a de fortes chances que Jean De Dieu Momo était un indic lorsqu’il était étudiant, qulssa Tchiroma avait quitté la barque Undp pour entrer au gouvernement à l’heure où l’opposition avait le plus besoin d’union, que Banda Kani avait lâché le Manidem pour soutenir Paul Biya en 2011, etc.. La population de ces pays ne réhabilite ces « oiseaux de mauvaises augures » que lorsque ces « opposants » sont passés à l’acte.

La déficience d’exigence idéologique et politique des citoyens 

En principe, la politique se fait sur la base des idéologies entendues comme l’ensemble des représentations du monde que se fait un individu ou un groupe, et des programmes conçus en tant qu’ensemble formé des constats secteur par secteur, des propositions alternatives de gouvernement et des modes ainsi que des sources de financements de celles-ci.

Mais au prétexte d’un prétendu pragmatisme ou d’une certaine spécificité et particularité africaine, les acteurs et entrepreneurs politiques font l’impasse sur la nécessité d’un ancrage idéologique, et surtout de la proposition d’un programme cohérent et crédible.

Les leaders politiques sont encouragés dans cette logique d’ignorance (au deux sens du terme à savoir ne pas connaitre et ne pas tenir compte) idéologique et programmatique par les populations car elles estiment qu’il s’agit là des « choses des blancs », et que le plus important ce sont les routes, les logements, les hôpitaux, les écoles, etc., bref l’ensemble de ce qui est perçu comme des éléments constitutifs du bien-être des citoyens.

Dans ce contexte, les « outils » de mobilisations politiques sont des conspirations primaires tels que la tribu, la nourriture, l’argent, etc., sous fond de corruption généralisée de la société. La politique devient ainsi un simple exercice de style où ce qui semble le plus important ce sont les tenues des politiciens, leurs voitures, la taille de leurs domiciles, leur capacité à distribuer ou pas de l’argent, et surtout les petites formules, les onomatopées servant de succédanés idéologiques et programmatiques.

Ces citoyens semblent ignorer que pour que la politique fasse sens et soit porteuse d’une certaine puissance de changement social, il faut qu’elle soit porteuse d’un certain manichéisme, en d’autres termes qu’elle soit bâtie autour d’une forme d’intransigeance de conceptions du monde et des solutions à apporter aux difficultés rencontrées par la société.

En tout état de cause, le type de route, d’hôpitaux, d’école, d’économie, d’emplois, de logements, etc., dépend largement de la vision que se font les gouvernants du monde et de la vie en société. En optant pour une forme de débrouillardise inconsciente et « instinctive », renonçant à une pensée systématique sur la société, il n’est pas alors surprenant que les Etats d’Afrique noire francophone fassent face de manière endémique à des impasses dans la quasi-totalité des domaines.

Les populations en encourageant ainsi ce flou idéologique et en marginalisant la nécessité de clarification programmatique facilitent ainsi les revirements des politiciens car ils n’ont pas besoin de démontrer fondamentalement ceux-ci, surtout dans un contexte où ce qui importe c’est la richesse des leaders politiques.

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